Notre point de vue sur la notation dans l’enseignement

Texte adopté au 5ème Congrès de Solidaires Étudiant-e-s Grenoble

Point de vue sur la notationpdf_file1

Prenons maintenant la peine de nous poser, de réfléchir et de regarder avec un maximum de recul le système éducatif actuel qui a fait de la notation son pilier central. La prise de recul est en effet indispensable et en même temps extrêmement difficile : nous avons toujours du mal à aller au bout de la critique d’un système dans lequel nous vivons parce que nous en sommes imprégnés et parce que nous n’arrivons pas, ou mal, à imaginer un autre système pour le remplacer. Autrement dit, il est toujours beaucoup plus simple, pour un individu (qu’il soit professeur ou non) de se complaire dans un système qui existe déjà (quitte à fermer les yeux sur ses plus gros défauts) plutôt que d’essayer de créer quelque chose de nouveau (car cela comporte toujours des risques).
Essayons donc d’analyser froidement le système de notation et ses conséquences. Ensuite
seulement, nous pourrons aborder d’éventuels systèmes alternatifs.
Pourquoi les professeurs mettent-ils des notes à leurs élèves ?
Pourquoi, alors qu’aucun texte légal ne leur en fait obligation ?
Pourquoi, alors que la notation ne fait pas apprendre et qu’elle fait perdre du temps ?
Pourquoi, alors que les parents ne peuvent rien faire avec le verdict puisqu’ils ignorent
comment et sur quelles bases le professeur a émis le jugement ?

notes_a_l_ecole_web-a3bb0

Tout d’abord, nous tenons à préciser que les professeurs ne réagissent pas tous de la même
façon face au débat sur la notation. La majorité d’entre eux mettent des notes parce que le
système est ainsi fait et parce qu’ils n’ont ni la motivation intellectuelle (ni le courage pour certains), ni même intérêt à remettre en question ce système et à le changer puisque eux, ont réussi dans ce système. D’autres, moins nombreux, défendent de manière acharnée le système de notation qu’ils jugent nécessaire pour « motiver » les élèves mais encore une fois, leur position reflète sans doute plus leur intérêt personnel qu’une réelle conviction puisqu’ils sont les élites d’un système qui créé des élites. Les derniers sont ceux qui, extrêmement rares, résistent et refusent d’attribuer des notes. Certains grands noms de ceux qui ont ainsi réussi nous viennent en tête comme les « maîtres-camarades » des écoles libertaires de Hambourg ou l’instituteur Célestin Freinet : « il n’y a ni notes ni classements dans nos écoles », disait-il dans Appel aux parents en 1969. A noter que nous avons là deux conceptions radicalement opposées : on ne peut pas être enseignant pédagogue avec une dose de traditionnel ni l’inverse, c’est ou tout l’un ou tout l’autre, c’est un choix. Gardons bien en tête le paradoxe suivant : ceux qui utilisent la notation comme ceux qui la fustigent ne sont pas ceux qui en ont été victime, dans la plupart des cas. Comme pour beaucoup de sujets de société, les exclus sont rarement du débat.

Peut-on sincèrement justifier un système basé sur le chantage, comme si nous avions à
faire à des ânes qu’il s’agirait de faire avancer avec la note comme une carotte au bout
d’un bâton ? Les nombreuses études menées sur le sujet tendent à dénoncer l’argument de la « motivation » comme une des fausses vertus attribuées à la note. Nous dirons même que cela est contre productif.

Premièrement, la notation a tendance à réduire l’intérêt des élèves pour l’apprentissage en lui-même. Avec la pression de la note, qui a des conséquences assez directes sur la réussite de  chacun, l’objectif de l’élève se déplace du travail à la note. Le travail devient alors une corvée car simple moyen pour parvenir à une fin qui est la bonne note.
De la même manière, la notation a tendance à réduire la préférence des élèves pour les tâches difficiles. Puisque l’objectif final est d’avoir une bonne note, les élèves ne vont jamais relever de défis mais vont au contraire toujours aller au plus simple pour se garantir un minimum de réussite.
De ces deux premiers arguments découle le troisième qui dénonce la tendance du système de notation à amoindrir la créativité des élèves.

SIPA_00538134_000001

Ensuite, il faut aussi dire que le système de notation corrompt les relations entre les enseignants et les élèves et entre les élèves eux-mêmes. Même les enseignants subissent cette mauvaise ambiance : à chaque fois qu’un élève leur fait un compliment ou un sourire, ils doivent se demander si cela est sincère ou intéressé ; à chaque fois qu’ils rendent des copies, ils doivent rentrer dans une logique de marchandage avec les élèves qui comparent leurs copies et font tout pour obtenir ne serait-ce qu’un demi point de plus ; à chaque fois qu’ils donnent un devoir, ils doivent surveiller les élèves, les suspecter de tricher… Au bout du compte, c’est bien la pression de la note qui provoque cette corruption. Par exemple, s’il n’y avait pas de notes, les élèves ne seraient pas tentés de tricher et se concentreraient sur leur travail qui n’en serait que plus valorisé. Par ailleurs, la notation et la tricherie sont aussi dû à un système individualiste ou bien en sont le reflet : depuis le plus jeune âge, on apprend aux élèves à travailler seuls et on leur fait croire que travailler individuellement est la meilleure façon de travailler, alors qu’il a été prouvé à maintes reprises que l’intelligence collective était beaucoup plus efficace.

De plus, nous savons que la méthode de notation la plus destructrice est de loin celle qui consiste à obtenir une « courbe de Gauss » et elle est utilisée par pratiquement tous les professeurs du secondaire voir du tertiaire, plus ou moins consciemment. Cette courbe s’obtient en réévaluant chaque copie après comparaison avec les autres et en resserrant toutes les notes sur une échelle assez courte (ex : de 7 à 14). Le but est d’obtenir toujours la même moyenne, quelque soit le niveau de la classe ou la difficulté du devoir. L’enseignant adopte donc cette courbe dite « normale » pour ne pas être accusé de laxisme ou d’une trop grande sévérité. Il s’agit de remettre en question la normalité de cette courbe puisqu’elle limite artificiellement le nombre de très bonnes notes. Est-ce la normalité que de n’avoir pas ou très peu de très bonnes notes ? Nous dirons qu’au contraire, c’est un aveu d’échec cuisant pour le professeur lui-même. La constante obtenue par ce procédé de notation est qualifiée de « macabre » par le pédagogue Antibi. Macabre, parce qu’elle créé l’exclusion : ce sont toujours les mêmes qui se retrouvent en bas de la courbe, et ils finissent par se décourager puisque même s’ils progressent, ils obtiennent toujours la même note. Pour prouver que cette méthode de notation sert à sélectionner les individus, il suffit de regarder le fonctionnement des écoles d’après-sélection : dans les classes prépa comme dans les filières professionnelles, la courbe de Gauss n’existe plus. Elle n’existe pas non-plus dans les matières que la société juge secondaires (musique, arts plastiques…), puisqu’ aucune sélection n’est nécessaire. Ainsi, noter de cette manière revient clairement à dire aux élèves que le seul obstacle à leur réussite (ou la seule cause de leur échec) est les autres.  La principale limite du raisonnement d’Antibi dans La constante macabre en 2003 est qu’il s’arrête à cette méthode de notation particulière (la courbe de Gauss) alors qu’elle n’est que l’expression la plus ardente des défauts de la notation en générale. Nous contredirons donc la conclusion d’Antibi en disant que les défauts qu’il décrit sont systémiques et non méthodologiques : il n’y a pas de bonne notation. Que ce soit fait avec des chiffres, des lettres ou des couleurs, le résultat final est le même : à partir du moment où il y a une forme de mesure, il y a hiérarchisation, ce qui induit élitisme et exclusion (ces deux derniers allant  toujours de paire). « Les notes et les classements sont dangereux. Ils apportent dans notre école une atmosphère immorale de mauvaise compétition, de tricherie, de marchandage et de jalousie », disait Célestin Freinet.

Enfin, nous pouvons nous demander s’il ne s’agit pas là d’une pédagogie de compétition
pour société de marché. Si nous suivons un raisonnement marxiste en termes d’infrastructure et de superstructure, nous pouvons interpréter l’école et le système de notation comme un simple reflet de notre système économique. En effet, les défauts du système de notation que nous venons d’analyser, qui sont aussi les principales causes du dysfonctionnement du système scolaire, ne sont en fait que les caractéristiques du système capitaliste : individualisme, compétition, concurrence, hiérarchisation, élitisme, exclusion… Peut-être l’école dont nous rêvons, solidaire, égalitaire et collective, serait-elle aussi le reflet d’un système économique socialiste et collectiviste. Cela nous pose la question suivante : doit-on replacer tout changement pédagogique dans une perspective révolutionnaire ?

freinet-1928

Célestin Freinet

Perspectives syndicales :

A long terme : abolir toute forme de notation dans une société révolutionnaire.
A moyen terme : proposer des formes alternatives d’évaluation tout en replaçant ces
évolutions dans la perspective d’une société collectiviste.
A court terme : lutter contre les formes d’évaluation les plus violentes et les plus injustes, en premier lieu les examens et les concours et donc favoriser le contrôle continu tout en pointant du doigt ses défauts. En revanche, refuser de favoriser une méthode par rapport à une autre (ex : Gauss/Absolue) ainsi qu’un code de notation par rapport à un autre (ex :
chiffres/lettres/couleurs…).

Publicités